La méthode Sherlock Holmes

Aujourd’hui, personne n’envisagerait de décrire la criminalistique dans un roman sous peine de lasser le public. Et pourtant. Arthur Conan Doyle a voulu le faire dans 56 nouvelles et 4 romans parus de 1887 à 1927. En créant Sherlock Holmes et en détaillant sa méthode « scientifique », Doyle a réinventé le roman policier. Avant lui, Edgar Poe, avec son enquêteur Dupin, et Gaboriau, avec le commissaire Lecoq avaient posé les bases de ce que Holmes appellera plus tard: la science de la déduction. Devenu un prototype du roman policier, jamais égalé mais si souvent imité, Sherlock Holmes s’est mué en standard à partir duquel les autres enquêteurs sont jugés.

Si Conan Doyle reconnaît s’être inspiré de Dupin et de Lecoq pour créer Shelock Holmes, il rajouta à son modelage un attrait quasi passionnel de Holmes pour la recherche d’indices matériels, s’inspirant en cela de son ancien professeur d’anatomie à l’université d’Edinbourg, le Docteur Joseph Bell, surnommé, le vrai Sherlock Holmes. 

L’enquêteur Dupin d’Edgar Poe

 Alors jeune étudiant en médecine, Conan Doyle fut fasciné par l’aisance avec laquelle le Docteur Bell procédait à des   diagnostics sur des cas réels devant un amphithéâtre comble. Pendant des heures, Bell enchaînait démonstration sur  démonstration. Dans une confidence peu publiée, Conan Doyle décrit la relation privilégiée qui l’unissait à son professeur:

« tout cela (ces diagnostics rapides) m’impressionnait beaucoup. Je le voyais continuellement devant moi (…) Il était assis là dans son fauteuil, doigts croisés -il était très adroit de ses mains- et se contentait d’observer (…) Il était on ne peut plus gentil et attentionné pour les étudiants, un vraiment bon ami (…) le tact judicieux de mon ancien maître laissa en moi une empreinte profonde et durable, même si je ne me doutais pas le moins du monde à l’époque qu’un jour elle m’inciterait à abandonner la médecine pour écrire des histoires. » 1

Lorsque l’on découvre les témoignages sur la méthode Bell, on ne peut s’empêcher de penser au détective de Baker Street.  Voilà comment Bell commençait ses  entretiens avec les patients:

« vous arrivez de Liberton. Vous conduisez un attelage de deux chevaux, un gris, un bai, et c ‘est probablement une brasserie qui vous emploie »

Explication:

« j’ai reconnu la terre de Liberton sur ses bottes. Il avait des poils gris sur la manche, des poiuls bais sur l’autre. Quant à la dernière partie de ma déduction, vous avez du observer son visage, le nez en particulier 2

Dr. Joseph Bell, dit « le vrai Sherlock Holmes »

Le Docteur Bell concluait son marathon quotidien de 75 consultations par la même leçon: « utilisez vos yeux, vos oreilles, votre cerveau, votre bosse de la perception, vos facultés de déduction. »

Cet art, poussé à son maximum, engendrera les propos suivants:

« A partir d’une goutte d’eau, un logicien pourrait entrevoir la possibilité d’un Océan Atlantique ou une chute du Niagara sans avoir jamais vu ou entendu parler de celle ci. Toute vie est une grande chaîne. » Sherlock Holmes.

L’aspect scientifique volontairement donné par Doyle au mode de raisonnement de son héros se retrouve dans toutes les aventures du canon (ensemble des oeuvres écrites par Doyle sur Sherlock Holmes). L’allusion est claire dès le début, lors de la première histoire, Une Etude en Rouge. Holmes et Watson se rencontrent dans le laboratoire d’un hôpital londonien, effectue des expériences chimiques sur l’hémoglobine, l’autre reste stupéfait, se demandant à quelle science le macabre laborantin s’adonne.

Avant même de passer au procédé de raisonnement holmesien, soulevons tout de suite un particularisme: la façon dont Holmes énonce ses conclusions. Pure figure de style, sa manière contribue pourtant beaucoup à l’impact sidérant de ses révélations.

LA REVELATION DRAMATIQUE

Adapté au cinéma plus de 200 fois, Si Sherlock Holmes fascine, c’est bien sûr en raison de la précision  de ses déductions,  mais aussi de la façon dont il les révèle.  La plupart du temps, la mise en scène de la révélation est directe, rapide, Holmes énonçant le résultat de son analyse soudainement. Ce point souvent passé sous silence est essentiel pour appréhender la « méthode Holmes ». La brutale révélation a en effet la vertu d’amoindrir l’esprit analytique, sur le moment, comme en matière de climax en illusionnisme. N’oublions pas que non seulement Holmes connait l’illusionnisme, mais qu’en outre il le pratique (il glisse le diamant de la couronne « Pierre de Mazarin dans la poche d’un ministre grâce à une technique de prestidigitation). Cependant, comparativement à Patrick Jane, Sherlock Holmes analyse la plupart du temps en silence, et ses effets ne sont pas conçus pour être visuellement spectaculaires. Sauf lorsqu’il se déguise. Coutumier du fait, Hommes « possède cinq refuges dans Londres où il peut se déguiser et se maquiller à sa guise. »

Conscient de l’importance d’un impact dramatique lors de ses révélations, Holmes reconnait son appétence pour le mystère: « j’ai l’impression que je me déprécie quand j’explique ». 

Holmes et Watson interprétés par Robert Downey Junior et Jude Law.

Waston, pour sa part, constate: « en cet homme il y avait une curieuse manie du secret qui permettait des effets dramatiques. mais qui ne permettait même pas à son plus fidèle ami de deviner ses projets. Il poussait à l’extrême axiome selon le conspirateur le plus assuré de réussir est celui qui conspire tout seul. »

En ce sens, Sherlock Holmes se rapproche énormément de la méthodologie illusionniste. Mais pas seulement. Bien sûr, l’effet de la révélation ne peut avoir de l’impact que si les conclusions contiennent des informations que le commun des mortels ne relève pas. Souvent, au fil des aventures, Watson s’essaie au raisonnement holmésien et livre ses observations avant celles de son partenaire. Même si Watson s’améliore avec le temps, le contraste est saisissant.

Les échanges avec son frère Mycroft, bien que plus rares, sont une démonstration de force. Sherlock considère Mycroft comme supérieur à lui intellectuellement, mais trop paresseux pour exploiter son potentiel. Ici, ils débattent d’un sujet choisi au hasard qui ne présente pour Watson que la seule particularité d’être « très petit, brun (…) le chapeau rejeté en arrière (…) il portait des paquets sous le bras »

  • – Un ancien militaire, je crois fit Sherlock

    Sherlock et Mycroft (BBC)
  • – Et qui a été démobilisé très récemment, observa Mycroft.
  • – il a servi aux Indes. 
  • – comme sous -officier
  • – dans l’artillerie. 
  • – et il est veuf. 
  • – mais il a un enfant. 
  • – deux enfants, mon cher ! plusieurs enfants ! 

Ces conclusions se basent sur une observation méticuleuse su sujet: il est bronzé,j a un air d’autorité, porte des chaussures militaires, devait porter son chapeau sur le côté, une partie de son visage est moins bronzée que l’autre, trop corpulent pour être sapeur, il porte le deuil, porte un hochet et un livre d’images pour enfants.

Lors d’une conversation, Holmes rassure Watson qui vient d’acquérir une clientèle médicale. Watson se plaint de la présence d’un concurrent dans son voisinage. Holmes tempère ses inquiétudes en lui indiquant que les marches menant à son cabinet sont trois fois plus usées que celles menant chez le médecin concurrent. Pour aboutir à une surprenante révélation, la focalisation sur le détail est déterminante, et systématiquement utilisée par Holmes.

FOCALISATION SUR LE DETAIL

Benedict Cumberbatch interprétant Sherlock Holmes pour BBC.

Lorsque Watson décrit son camarade mis sur une piste, il évoque son rapport quasi animal avec les indices : « Sherlock Holmes était transformé lorsqu’il était sur la poste chaude. Il avait le sang à la tête et sa figure s’assombrissait; ses sourcils n’étaient plus que deux lignes raides, et ses yeux brillants avaient la dureté de l’acier. Sa tête était penchée en avant, ses épaules courbées, ses dents serrées. « 

Toujours à l’affut du moindre détail susceptible de l’éclairer, Holmes est passionné par la chasse aux indices, au point de sombrer dans la drogue lorsque l’inactivité le ronge. Fataliste et cynique, il n’en fait pas mystère:

– A moi il échoit une épouse, à Jones les honneurs. Que vous reste t il, donc, s’il vous plait ? 

– A moi ? il me reste la cocaïne, docteur. 

Si Holmes se spécialise très tôt dans la question policière, il avait compris rapidement que raisonner n’est pas l’unique opération qui importe, mais qu’il faut d’abord observer, et l’on observe bien, suivant la célèbre formule de Bertillon, que ce que l’on a déjà dans l’esprit. 

Appliquant cette méthode, de conceptualisation, Holmes observe une montre en ayant une connaissance de l’horlogerie. Et, plus largement, il analyse une enquête au regard de ses connaissances criminologiques. Lorsque Watson indique que Sherlock Holmes possède une incroyable érudition en littérature sensationnelle, cela signifie qu’il a étudié toutes les causes criminelles des affaires dont la presse fait état. Le crime se répétant à l’infini, il arrive parfois à en résoudre des enquêtes sans même sortir de son appartement. Voici les connaissances schématiquement énoncées par Watson. Toutes sont en rapport avec l’activité de détective conseil:

Le canon rassemble les oeuvres écrites par Doyle.

1) Littérature : rien
2) Philosophie : rien
3) Astronomie : rien – exemple il prétend ne pas savoir que la terre tourne autour du soleil – ce qui est étrange à la fin du 19eme siècle – il s’efforcera d’oublier le concept de l’héliocentrisme après que Watson lui aie expliqué.
4) Politique : faible
5) Botanique : partielle, centrée surtout sur les poisons et plantes médicinales. Ne connais rien du jardinage en pratique.
6) Connaissance de la Géologie : Pragmatique mais limitée; toutefois assez pour par exemple en regardant la couleur et la consistance des éclaboussures de boue séchée sur les chaussures et jambes d’un personne dire à que endroit est passée cette personne;
7) Connaissance profonde de la chimie.
8) Anatomie : profonde sans être systématique.
9) Littérature criminologique : Il semble connaître en détail toutes les horreurs perpétrées durant le  19eme siècle.
10) Il joue très bien du violon
11) Est expert du combat avec canne, boxeur et sabreur – il est d’ailleurs d’une force bien au dessus de la normale pour quelqu’un de sa corpulence.
12) A une bonne connaissance pratique de la loi et du droit britannique.
13) Il est doué pour les chiffres ,  il utilisera ses facultés en calcul mental au cours d’un moins une de ses enquêtes; exemple en comptant les poteau télégraphiques longeant la voie ferrée sur laquelle roulait son train,calculant la vitesse du train  se servant de la tape de son index sur le bord de la fenêtre pour mesurer le temps comme un métronome.

Ces connaissances permettent à Holmes d’analyser son environnement avec un mécanisme « comparatif » agissant en permanence: comparaison de traces de pas, de causes de mort, de cendres, de poussière, de poil, de versions, d’alibi….etc…Comme un avocat sentirait une situation juridique au regard des centaines de jurisprudences qu’il connait sur la question, Holmes sait reconnaître de le terre selon le quartier de Londres duquel elle provient, des cendres selon leur couleur et leur texture, etc….Toute observation méticuleuse procède d’une connaissance préalable du type d’élément analysé.

Edmond Locard dans son laboratoire de Police scientifique

Reconnaissant la validité de la méthode, Edmond Locard, criminologue mondialement reconnu, écrivait en 1924, dans Policiers de roman et de laboratoire:

« or, cette
technique, non seulement Sherlock la connait beaucoup mieux que n’importe lequel de ses
contemporains réels ou vivants, mais encore il est un initiateur (…) J’avoue, pour ma part, avoir pris dans les aventures de Sherlock l’idée première des recherches sur les poussières des vêtements et sur les tâches de boue et je sais ne pas être le seul à avoir trouvé dans ces romans des idées neuves et des inspirations utiles. »

Il conclut:

« tout est à imiter dans Sherlock Holmes ». 

Sachant qu’Edmond Locard est le fondateur de la criminalistique, des laboratoires de police scientifique, et d’un traité de 7 volumes sur la police scientifique, son appréciation est lourde de sens quant à l’apport de l’oeuvre de Doyle sur les autorités policières.

L’observation des détails est donc primordiale. Pour Holmes, les détails sont les petits éléments qui font une grande impression. Une fois analysé selon le prisme de sa propre connaissance (« quel type de verre, quelles sortes de traces, quelle position….) l’objet ou l’élément doit être relié à une explication, c’est à dire, une recherche de sa cause. Si Dupin, le détective de Poe, raisonne d’abord et vérifie ensuite, Holmes remonte les faits à leur cause. Il s’agit d’un raisonnement inductif.

 

John Bastardi Daumont

(1)A day with Conan Doyle, Harry How, The strand Magazine, IV, août 1896, p.186 (retour au texte)
(2)Manuscrit d’une conférence pour la BBC, Hesketh Pearson 1959 (retour au texte)

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