Leçon de profilage: John Douglas (FBI) analyse le cas Jack L’Eventreur.

John Douglas a créé et dirige le Programme de profilage criminel du FBI
John Douglas a créé et dirige le Programme de profilage criminel du FBI

John Douglas est l’un des premiers profileurs du FBI. Ancien sniper, ce négociateur de crise se spécialise au Behavior Science Unit, avant de  créer le Programme de profilage criminel interne au Bureau. Il enrichit son département en parcourant les Etats Unis pour s’entretenir avec des tueurs en série tels que Charles Manson, David Berkowitz, Ted Bundy, John Wayne Gacy, Edmond Kemper.

Dans le film Le Silence des Agneaux (Jonathan Demme, 1991), le personnage de Jack Crawford, formateur de Clarice Starling, est fortement inspiré de John Douglas.

Nous avons retrouvé dans les documents déclassifiés du FBI son analyse du cas Jack Éventreur  Nous en traduisons la substance tout en vous donnant accès au document original en libre consultation. Ce rapport nous livre un bon inventaire rapide des principales données connues sur l’affaire, ainsi qu’une excellente démonstration de méthodologie policière, rédigée par l’un des meilleurs agents du XX siècle

 Sujet : Jack l’Eventreur.

Série d’homicides, Londres, 1888 

Sur le cas.

L’analyse criminelle suivante a été préparée par l’Agent superviseur John E. Douglas, du FBI National Center for the Analysis of Violent Crime. SSA Douglas a obtenu l’intégralité des informations disponibles sur chaque cas dans le dossier original de procédure. Aucune des techniques modernes d’investigation n’existait à l’époque. Les examens médicaux étaient incomplets, la photographie sur une scène de crime n’était que très peu utilisée, et les rapports de police, peu rigoureux, n’offraient pas les précisions qu’ils donnent aujourd’hui.

Victimologie.

Numéro d'Illustrated police news  20 oct. 1888
Illustrated Police News

Dans chaque homicide, la victime est une prostituée avec une réputation avérée d’alcoolisme. Ces deux ingrédients la placent dans une catégorie à haut risque. Par haut risque il faut comprendre qu’une personne de ce type est susceptible d’être confrontée plus souvent que les autres à un crime violent. Sous une perspective d’investigation, une victime à haut risque rend difficile la recherche de suspects logiques. D’un point de vue scientifique, si des preuves sont identifiées, comme par exemple des fibres ou des cheveux, ou de la semence, les autorités ne pourront pas savoir si ces preuves viennent en réalité du suspect, tant la victime multiplie les contacts avec son entourage.

Il y a cent ans, la prostitution n’était pas aussi organisée qu’aujourd’hui, où des proxénètes contrôlent et protègent leur esclaves. Dans l’Angleterre victorienne, les filles des rues  travaillaient presque toutes individuellement. Une prostituée qui buvait beaucoup avait obligatoirement des ennuis, matérialisés par des des vols, des agressions, ou des viols, Elles ne s’habillaient pas différemment des autres femmes de l’époque. Dans la plupart des cas, elles exerçaient leur office dans un endroit clôt ou des maisons de passe. Les prostituées ciblées par Jack l’Éventreur avaient deux fois l’âge moyen de celles qui exercent aujourd’hui. Elle ne sont pas particulièrement attirantes et il n’y a pas de similarité évidente entre elles. (notons que la dernière victime a 25 ans)

Les victimes de Jack l’Éventreur ont été visées car elles étaient accessibles. Jack n’avait pas à initier le contact. C’était fait pour lui par la prostituée. C’est un fait important à prendre en considération car il a des conséquences sur la personnalité de l’assaillant.

Examen médical.

Comme nous l’avons dit plus tôt, les examens médicaux légaux du XIX sont loin d’être aussi précis qu’aujourd’hui, même si dans certaines parties des Etats Unis elles laissent encore à désirer.

Les premières constatations concernant les différents crimes sont les suivantes:

  • aucune preuve d’assaut sexuel
  • le sujet tue ses victimes rapidement.
  • pour opérer, il doit être capable de maintenir son contrôle sur les victimes durant l’attaque initiale rapide.
  • il enlève des organes internes aux victimes, démontrant ainsi une compétence médicale
  • on ne retrouve pas de preuve de tortures antérieures à la mort
  • les mutilations sont post mortem
  • une strangulation manuelle est possible
  • le sang des victimes est concentré dans de petits endroits
  • le suspect emporte les bagues de ses victimes avec lui
  • la dernière victime a été tuée en intérieur et était celle qui fut le plus mutilée. Le suspect a passé un temps non négligeable avec elle.
  • l’heure de la mort se situe en général en matinée.

Analyse de la scène de crime. 

A l’exception du dernier cas, toutes les victimes ont été tuées en extérieur.  Elles furent assassinées rapidement, avant de subir des mutilations post mortem. Tous les homicides furent commis à moins de 400m les uns des autres et ont eu lieu soit un vendredi, un samedi, ou un dimanche juste avant l’aube. Après le premier homicide à la Gare de Whitechapel, le suspect s’est déplacé à travers la ville. Si une ligne est tracée entre les crimes 2,3,4 et 5, une configuration triangulaire se forme. Cette topologie se retrouve dans d’autres crimes en série. Cette configuration triangulaire est considérée comme une zone de confort pour l’Éventreur. Le mouvement a lieu lorsque le sujet pense que l’enquête se rapproche de sa zone de confort principale. La zone principale de confort serait donc la zone de son premier homicide, à la Gare de Whitechapel. Il est de l’opinion de l’auteur de cette analyse que d’autres attaques à Whitechapel n’ont pas été reportées et n’ont pas été considérées par les autorités comme étant reliées à Jack l’Eventreur. Les recherches ont été négligées sur ce point. 

Le point de départ des meurtres est celui ou l'Eventreur se sentait en sécurité. Ensuite il se déploie.
Le point de départ des meurtres est celui ou l’Eventreur se sentait en sécurité. Ensuite il se déploie.

Certains criminologues et experts en comportement ont écrit par le passé que les tueurs en série maintiennent leur modus operandi ce qui rend ce dernier similaire à une signature. Cette conclusion est incorrecte. Un sujet change de modus operandi à mesure qu’il gagne de l’expérience. C’est un comportement qu’il apprend. Néanmoins, il est vrai que les désirs personnels et les besoins du sujet sont exprimés dans l’aspect rituel du crime. Ce rituel est quelque chose qu’il doit toujours faire parce qu’il s’agit d’un élément à part entière du fantasme. Avec Jack l’Éventreur, la sélection de cible, l’approche, la méthode de son attaque initiale constituent son modus operandi. Ensuite prend place le rituel. Le rituel deviendra de plus en plus élaboré ensuite comme par exemple dans le dernier cas. Ici, l’Éventreur a pu donner libre court à ses fantasmes. Comme les enquêteurs de l’époque, nous devrions nous attendre à des crimes supplémentaires dans le futur. Mais ce ne fut pas le cas. 

Les prétendus communiqués de l’Éventreur.

"From Hell", l'une des lettres attribuées au Ripper. Le courrier était accompagné d'un rein humain.
« From Hell », l’une des lettres attribuées au Ripper. Le courrier était accompagné d’un rein humain.

Un autre aspect de ce dossier:  les communications attribuées à l’Éventreur. Il est plutôt rare qu’un tueur en série communique avec la police, les médias, la famille des victimes. Quand ils communiquent, ils fournissent en général des éléments relatifs aux crimes qui ne sont connus que des policiers. Ils précisent parfois les motivations qui les ont conduit à commettre ces crimes, et narguent la police. D’après moi cette série de crimes n’a pas été perpétuée par un quelqu’un qui souhaitait prendre une revanche contre les forces de l’ordre. Le tueur pouvait se douter qu’il serait entendu sur tout le territoire et qu’il disposerait d’une publicité internationale, mais ce n’était pas son intention première.

En résumé, je ne voudrais pas spéculer sur les communications attribuées à l’Eventreur.

Le carectère de l’agresseur

Ces homicides se réfèrent à des lust murders (un lust murder est un meurtre de convoitise destiné à satisfaire une pulsion souvent sexuelle du criminel). Roy Hazlwood et moi avons écrit un article il y a quelques années qui paru dans le FBI Law Enforcement Bulletin. Le mot  ne doit pas être interprété comme ayant un rapport exclusif avec l’amour ou le sexe, exception faite de la pratique de l’Eventreur consistant à retirer les organes génitaux de ses victimes.  Les seins ainsi que le vagin sont les points centraux de ce type d’attaque. Lorsqu’il s’agit d’un homme, les attaquent se concentrent sur le pénis et le scrotum. Une majorité de victimes masculine présentant ce type de mutilation appartiennent au milieu homosexuel. 

Je n’ai jamais eu à étudier une tueuse en série lust que ce soit dans la recherche universitaire ou dans les cas résolus par le NCAV. C’est pour cette raison que je pense que l’Eventreur est un homme. De plus, il est blanc car il s’agissait de la race prédominante sur la zone de crime. L’âge de ce type de criminel est généralement fin de vingtaine.  Le haut degré de psychopathologie exhibé sur ces scènes de crime, l’habileté du sujet à communiquer avec les victimes pour les amener dans un coin reculé,  et la capacité d’éviter de se faire repérer,  sont des éléments qui plaident pour une tranche d’âge entre 28 et 36 ans. Néanmoins, il sera noté que l’âge est une donnée difficile à catégoriser et nous ne pourrions exclure un sujet en raison de cette évaluation.

JACK L’agresseur n’a rien d’extraordinaire dans son apparence. Néanmoins, les vêtements qu’il porte pendant ses assauts ne sont pas ceux qu’il utilise dans sa vie courante. Il veut projeter l’image d’un homme qui a de l’argent, pour séduire ses potentielles victimes. 

Il vient d’une famille dans laquelle il a été élevé par une mère dominatrice et un père passif ou absent. Ici il est possible que sa mère soit alcoolique et rencontre beaucoup d’hommes. Il se peut qu’il n’ait pas reçu de soins suffisamment attentifs et de contacts avec des modèles stables pour s’y identifier. Il devient associable, et sa colère se manifeste dès son adolescence. Il la canalise en allumant des feux et en torturant des animaux. Il se découvre ainsi des sphères de domination, de pouvoir et de contrôle, et apprend comment poursuivre des actes de destruction sans être poursuivi. 

En grandissant, son fantasme se développe et devient plus fort. Il inclue désormais la cruauté, la mutilation et la domination de femme. Il est possible qu’il écrive à ce sujet, en dessinant des femmes mutilées. En terme d’emploi, il occupe  une position il peut travailler seul et donner libre court à ses fantasmes criminels. Boucher, assistant dans une morgue, ou dans un hôpital. Il est employé du lundi au vendredi et libre le vendredi soir, samedi, et dimanche. Il porte toujours sur lui un couteau en cas d’attaque. 

Ce type paranoiaque de personnalité est en partie justifié en raison de la pauvre image qu’il a de lui même. Il pourrait être atteint d’une anormalité physique. Même si cette affliction n’est pas sévère, il la perçoit comme contraignante psychologiquement. Une maigreur excessive, ou un surpoids. Ce pourrait être des problème de diction. 

Nous ne pouvons exclure qu’il soit marié, sans doute à une personne plus âgée que lui. Une union qui ne dura pas. Il n’est pas adepte des rencontres sociales et sa principale activité sexuelle doit se borner à la fréquentation des prostituées. En raison du manque d’hygiène les prostituées et de l’absence de traitements efficaces à l’époque, il est possible qu’il soit infecté, ce qui accroît son antipathie envers les femmes. 

Il est perçu par son entourage de travail comme un individu calme, soigné, obéissant, timide et ordonné. Il bois dans les pub de son quartier, et, quelques verres plus tard, a vaincu suffisamment sa timidité pour devenir amical et engager une conversation. Il vit et travaille à Whitechapel. Le premier homicide doit se situer à grande proximité de son domicile ou de son lieu de travail. Il faut noter que l’Hôpital Central de Londres et seulement à un bloc du premier homicide. 

Les enquêteurs l’ont sans doute interrogé pendant l’enquête et il a probablement été pris par la police plusieurs fois. Mais il n’y a aucun moyen de confirmer cette information. Les enquêteurs et les citoyens avaient une image préconçue de ce que devait être Jack l’Eventreur: un être âgé, laid. Il était certainement plus agréable physiquement que les descriptions faites du tueur. 

Comportement avant et après l’agression. 

casebook-jack-the-ripperDans chaque homicide, le sujet se trouve dans un pub avant le crime, buvant de l alcool pour faire baisser ses inhibitions. Il a pu être observé près de Whitechapel durant les premières heures de la soirée. Il ne cherche pas un type de femme en particulier, mais ne tue pas les prostituées par hasard. Il existe certainement un grand nombre de femmes qui ont croisé Jack L’Eventreur et ne doivent leur salut qu’à une configuration défavorable des lieux pour le psychopathe. Le comportement post agression inclue une retraite vers un endroit proche où il peut se laver les mains et changer de vêtements. Jack l’Eventreur chasse ses victimes de nuit. Quand il ne trouve pas une proie satisfaisante, il retourne sur les zones de ses précédents crimes. Il est possible qu’il visite ces lieux pour revivre son fantasme. Jack l’Eventreur ne se serait pas suicidé après son dernier crime attribué. Généralement, quand ce type de crime cesse, c’est parce que leur auteur a été identifié, interpellé par la police, ou sur le point de l’être. Il serait surprenant que l’Eventreur ait cessé de tuer par lui même. Les raisons qui l’ont stoppé sont sans doute indépendantes de sa volonté.

Comportement à adopter pendant l’interrogatoire. 

Jack l’Eventreur devrait être interrogé durant les premières heures de la matinée. Il se sentirait plus relaxé et moins stressé pour confesser les homicides, et avouer la motivation qui le pousse a tuer des femmes. Il serait inopportun de le secouer ou de se comporter brutalement avec lui. Néanmoins, il peut être déstabilisé  si on lui dit qu’il est confondu par des preuves matérielles, comme du sang. Utiliser les éléments matériels pour le pousser dans ses retranchements. 

John Bastardi Daumont

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