Observation et déduction dans le roman policier

Texte de Maurice Leblanc, le père d’Arsène Lupin, publié dans Les Annales politiques et littéraires (1er août 1930.)

romanpolicier

«  » »Si un auteur d’histoires policières consentait à retourner contre l’un de ses romans cet admirable appareil de déductions et d’observations avec quoi il résout tous les problèmes, je crois qu’au point de vue strictement policier il ne resterait pas grand-chose dudit roman. Que Sherlock Holmes prenne la meilleure de ses loupes et qu’il examine froidement le chemin que mon ami Conan Doyle, au moyen de merveilleux raisonnements, lui a fait parcourir pour atteindre la vérité, il s’apercevra, non sans-stupeur, que ce chemin ne l’aurait jamais conduit à la vérité. Les raisonnements qui l’ont guidé se trouvaient, en général, faussés par une imperceptible erreur, ou coupés par un obstacle, ou enchaînés les uns aux autres par les liens les plus arbitraires. Combien différente est la réalité !

Un crime se commet.

La police, aussitôt en action, est contrainte d’aller de l’inconnu au connu, d’une ombre impénétrable vers une région de clarté. Le romancier, lui, agit à l’inverse. Il part du point d’arrivée, qu’il a choisi lui-même, en pleine lumière, et il rebrousse chemin, semant son passage de pièges, embrouillant les pistes et accumulant les ténèbres.

Arrivé au point de départ, il confie son lecteur aux mains expertes d’un Sherlock Holmes, lequel n’a plus, pour réussir, qu’à relever les empreintes disposées aux bonnes places, qu’à ramasser des bouts de cigarettes, à fureter, analyser, déduire, compulser des dictionnaires, et chercher, dans de vieux journaux, des articles préparés par Conan Doyle. S’il est embarrassé, il allume sa pipe et discerne le mot de l’énigme dans les volutes bleues de la fumée. Tel est le processus. Le roman policier, ou, pour parler plus exactement, le roman d’aventures mystérieuses, est une construction en l’air. C’est un problème que l’on combine soi-même, que l’on complique jusqu’à l’extrême limite, et que l’on résout devant le public en lui disant sans cesse :

« Est-ce assez étrange ? Faut-il que mon détective soit ingénieux pour démêler un tel écheveau ! »

– Alors, quoi ! objectera-t-on, voilà un écrivain qui était connu du monde entier, dont l’oeuvre, traduite dans toutes les langues, est goûtée depuis plus de trente ans, aussi bien par l’élite que par la foule. Et cette oeuvre ne serait qu’illusion !

La célébrité de Conan Doyle, répondrai-je, ne vient pas de ses qualités de détective et de ses apparentes facultés de déduction mais de son grand talent de conteur, ce qui est infiniment préférable. Faire métier de détective est une chose. Inventer les exploits d’un détective en est une autre. La recherche d’un coupable se poursuit dehors, à tâtons, à l’aide d’indices dont on ignore la valeur et qui peuvent aussi bien vous tromper que vous aider. Elle ne se fait pas dans un cabinet de travail, avec des éléments de vérité que l’on imagine, et qui sont adaptés d’avance à un crime agencé de toutes pièces.

– Donc, rien que fiction ?

Tout est fiction dans un roman, à quelque genre qu’il appartienne. Une étude de murs n’est guère plus près de la réalité qu’une aventure policière, et celui qui décrit une passion ne se hausse pas à un plan supérieur à celui qui se sert des faits, des faits divers même, pour les mettre en relief, les heurter les uns aux autres, et les animer de son esprit personnel et de sa propre fantaisie. Il n’y faut que du talent. Or, Conan Doyle en avait beaucoup, et du meilleur et du plus littéraire. Il sait choisir, composer, ordonner, présenter l’oeuvre dans le sens, avec les proportions, et selon la lumière qui lui donnent toute sa valeur. Il obéit aux lois mystérieuses de l’harmonie et de la distribution.

Quand l’idée criminelle a pris forme en lui, il connaît le grand secret qui la met en mouvement. Il accélère ou il ralentit l’allure à l’instant opportun. Il piétine ou il se hâte. Il émeut, captive, inquiète, bouleverse. Autant de qualités qui sont celles d’un véritable artiste. Mais il a plus encore que du talent, il a la puissance de création, puisqu’il créa ce type si représentatif de Sherlock Holmes. Créer un type, ne fût-ce qu’un seul, ne pensez-vous pas que ce soit la marque de quelque souffle intérieur ? Remarquez qu’on ne crée pas un personnage volontairement, à force de travail, de réflexion et de tâtonnements. C’est une éclosion spontanée, que l’on n’aperçoit qu’après la floraison.

Sans aucun doute, Sherlock Holmes est né à l’insu de Conan Doyle, et nous devons avouer que le type a grand air, un bel aplomb, un masque singulier, et une telle envergure qu’il ne nous apparaît plus comme un jeu de l’imagination, mais comme un être vivant, dont l’existence se mêle à la nôtre. Nous le rencontrons. I1 fait partie du cortège de figures précises et de silhouettes familières qui évoluent autour de nous. Alors même qu’il énonce des choses que notre raison, après coup, n’approuve pas, nous subissons sa forte emprise. Je mets au défi tout lecteur de bonne foi, même réfractaire aux récits policiers, de ne pas être saisi, dès les premières pages, par un conte de Conan Doyle et de ne pas le lire jusqu’à la dernière ligne. Et Dieu sait, cependant, si Conan Doyle est sobre d’ornements et comme il se donne peu de peine pour plaire ! Toujours le même début.

Aucune variété dans le développement de ses intrigues. Jamais d’amour. N’importe ! Le maître a la poigne dure. Il nous tient. Il ne nous lâche pas.
Nous serions donc mal venus de lui marchander notre admiration. C’est beaucoup grâce à lui que le conte d’aventures a été remis en honneur, que tant de belles histoires ont surgi par la suite, pour notre plus grande joie, et que l’équivoque tend à disparaître qui jetait le discrédit sur le roman d’action et de mouvement. Comme si l’action et le mouvement n’étaient pas au coeur même de toute ?oeuvre !… Je connais un petit livre où bouillonnent une douzaine d’assassinats, des viols, des amours insolites, des massacres innombrables, des guerres, des cataclysmes, des épidémies, des horreurs sans nom. Tout cela en cent cinquante pages. Et c’est peut-être le plus parfait roman de langue française, le plus chargé de philosophie, le plus lourd de substance et le plus riche d’enseignements. Il est signé Voltaire et s’appelle Candide… Candide ! encore un type, et qui n’a pu jaillir que dans le tumulte et dans l’emportement.

Soyons reconnaissants à l’écrivain Conan Doyle. Saluons la grande leçon d’énergie et de maîtrise que nous donne l’extraordinaire Sherlock Holmes. Et n’oublions pas tout ce qu’il y a de savoureux et de profondément comique dans l’ineffable Watson. Celui qui vient de mourir n’est pas près de mourir dans la mémoire des hommes. » » »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s